Anecdote japonaise

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Anecdote japonaise

Message par Iza Borkine le Ven 29 Avr - 16:19

En s’éloignant sous la pluie piquante de cette fin de septembre, l’adolescent lança :
– Sayonara, madame Kitashi ! À la semaine prochaine !

– Sayonara, Junko !

Madame Kitashi reprit en français de sa voix légèrement rauque et traînante :

– Fais gaffe sur le chemin du retour ! Ne t’attarde pas à caresser tous les matous errants que tu rencontreras !

Sur cette chaude recommandation, la vieille femme referma sa fenêtre. Le soir tombait déjà sur la ville d’Hokkaido. Il n’était pourtant que cinq heures et demie.

Malgré ses quatre-vingt quatre ans passés, Sakema Kitashi, veuve vaillante et fine lettrée, continuait à dispenser des cours de français aux jeunes désargentés mais plein d’ambition des environs. Elle voulait leur donner les moyens de ne pas finir simples pêcheurs comme leurs pères, leurs grands-pères et tous les mâles des générations précédentes.

Il faut dire qu’au début des années cinquante, Madame Kitashi avait vécu trois ans à Paris. Elle avait suivi son petit fonctionnaire de mari, envoyé en France dans le cadre d’un échange administratif. Ils avaient été logés au pied de la butte Montmartre dans un immeuble ouvrier. Cette situation géographique avait eu une certaine influence sur le français de Madame Kitashi. Cette dernière, petite fourmi laborieuse et enthousiaste, s’était glissée avec entrain dans l’apprentissage de cette langue nouvelle, toute imprégnée des expressions et des intonations de son quartier qu’elle finit par maîtriser à la perfection.

Ainsi, elle fut très étonnée le jour où elle reçu la visite de Monsieur Komako, l’un de ses anciens élèves, devenu directeur d’une grande firme d’électroménager. Il rentrait tout juste d’un court séjour à Paris où, dès l’atterrissage sur le sol français,  il avait été confronté à la population locale.

Au chauffeur de taxi sans humour qui lui demandait son itinéraire, Monsieur Komako avait répondu dans son plus beau français et avec son plus large sourire : « Cocher, conduisez-moi à l’hôtel Lafayette rapidos. Je suis naze et j’aimerais pioncer un peu avant ma réunion. Merci, Monsieur ».

Ledit cocher n’avait que moyennement apprécié ce qu’il prenait pour une plaisanterie nippone de très mauvais goût et Monsieur Komako avait failli se faire éjecter de la voiture avec perte et fracas.

Le reste de sa première journée s’était déroulé sur le même modèle de sorte que Monsieur Komako avait compris que quelque chose clochait. Du coup, pour éviter tout autre heurt plus ou moins brutal avec les locaux, il s’était résolu à ne se cantonner qu’au japonais le reste de son séjour.

Cette anecdote surprit beaucoup Madame Kitashi. Elle lui fit répéter mot pour mot les termes qu’il avait consciencieusement employées et n’y vit rien d’anormal ou de déplacé. Elle trouva même qu’il avait plutôt bien construit ses phrases, lui qui plus jeune, avait eu beaucoup de mal avec la concordance des temps.
Elle mit donc ces affrontements culturels sur le compte de la mauvaise humeur des Parisiens. De son temps, ils étaient déjà comme ça : mal embouchés et pinailleurs. Décidément, le monde changeait mais pas les Parisiens !

En conséquence, Madame Kitashi ne changea rien à ses leçons.
Elle continue gaiement à enseigner la langue des faubourgs à ces âmes jeunes et entreprenantes et à engendrer sans le vouloir des générations de Poulbots nippons.
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Iza Borkine

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Date d'inscription : 06/03/2015

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