L'auteur de Georges Ywen

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L'auteur de Georges Ywen

Message par GEORGES YWEN le Lun 2 Fév - 15:11


L’AUTEUR


Une dizaine de vieux sapins constituait l’essentiel de la végétation de ce minuscule triangle de verdure que les gens du quartier appelaient « le Parc ».

Chaque arbre abritait son content d'oiseaux. Normalement à cette heure du jour, ils auraient dû réveiller tous les habitants du voisinage par leurs cris et par leurs chants. Mais aujourd’hui, ils restaient silencieux, étrangement silencieux. Pourtant, les rayons du soleil levant, après avoir zébré de lumière bleue la mer tout proche, réchauffaient avec patience, comme chaque matin, les cimes des pins qui s'offraient à eux.
Seulement, ce matin-là, régnait un calme absolu !
Brusquement, le silence fut rompu par un trille léger. Ce n'était pas une note gracieuse ou même un embryon de chant. C’était un cri interrogateur qui devenait de plus en plus aigu, au fur et à mesure qu'il se prolongeait. Le cri s'arrêta aussi soudainement qu'il avait commencé. Un autre appel s’éleva, aussitôt suivi par un autre, puis un autre encore. Le chahut devint général !
Puis subitement, comme obéissant à un signal mystérieux, tout redevint silencieux.
Pas pour longtemps, car quelques instants plus tard, le roucoulement d'un pigeon s’éleva dans l’atmosphère un peu lourde. Aussitôt, quelques cris s'élevèrent çà et là, mais s’arrêtèrent immédiatement car le roucoulement se fit instantanément plus rauque et plus impératif.
– Taisez-vous ! signifiait-il. Taisez-vous ! Il va sûrement sortir. C'est ce qu'il fait tous les matins. Il ne peut en être autrement !
– Non, répliqua un moineau agité. Quelque chose est arrivé ! Je le sens comme vous tous.
– Allons, ayez un peu de patience, insista le pigeon. Ce n'est pas la première fois qu'il est en retard. Vous verrez, il va bientôt sortir de chez lui.
– Non, pas d'accord, l’interrompit un rossignol. Quelque chose de grave s’est produit.
Le silence retomba.
Il y eut des secondes suivies de minutes, puis une heure s’écoula et toujours rien ne se passait.
– Je vais voir, dit fébrilement une hirondelle en s'élevant dans les airs.
Elle fit un large cercle, puis pénétra en trombe sur la terrasse d’un appartement qui faisait face au parc. Elle s'installa sur la branche basse d'un énorme bougainvillier qui tapissait l'un des murs de ses branches et de ses fleurs rose fuchsia. Elle resta immobile quelques minutes puis repartit aussi vite qu'elle était arrivée et se réinstalla avec souplesse sur une petite branche de son arbre favori.
– Alors ? demandèrent plusieurs oiseaux à la fois.
– Alors rien ! répondit l'hirondelle. Tout est fermé. Il n’y a personne dans l'appartement. Il est parti. Cette fois, je crains que nous ne le revoyions plus.
– C'est impossible, s'exclamèrent ensemble deux tourterelles qui jusqu'à présent n'avaient pas ouvert le bec.
Et pourtant, c'est ce qui arriva !

Un peu plus de deux années s'écoulèrent. En apparence, le parc avait retrouvé sa tranquillité. Le rythme des naissances et des morts avait poursuivi son chemin comme si jamais rien ne s’était passé. Les oiseaux ne vivaient guère vieux. Le pigeon qui avait atteint maintenant un âge respectable, décida qu'il était grand temps de mettre les plus jeunes au courant de ce qui avait provoqué à l'époque, tant d'émoi dans le parc.

Aussi, un beau matin peu après l'aube, d'un roucoulement sourd et autoritaire, il convoqua tous les oiseaux au sommet de l'un des plus vieux sapins. Tous sans exception, se rendirent à son invitation, car pour les plus vieux, peut-être qu’enfin le mystère allait s'éclaircir, et pour les plus jeunes, ce serait l'explication de cette histoire bizarre dont ils entendaient parler depuis leur âge le plus tendre.

Le vieux pigeon attendit qu'ils se soient tous réunis pour commencer à parler.
– C'est une longue histoire dit-il enfin. Ecoutez bien car je ne vous la raconterai qu'une seule fois. La disparition de cet être humain, fut un perte pour notre communauté car c'était un homme qui non seulement nous aimait, mais aussi nous respectait et nous comprenait. Nous l'appelions « L'Auteur » !
– Pourquoi ce nom, l'interrompit un rouge gorge.
Le pigeon qui n'aimait pas être interrompu, lui jeta un regard noir, mais répondit quand-même.
– Nous l'appelions « L'Auteur », car il écrivait des histoires dont nous étions les héros. Souvent, elles étaient tristes comme l’était son âme. Parfois joyeuses ou pleines d’humour quand il entrevoyait une lueur d’espoir mais surtout, il écrivait plus avec son cœur qu'avec sa plume.
– Il avait des plumes comme nous ? demanda un jeune moineau impertinent.
Le pigeon lui jeta un regard irrité.
– Ne n'interrompez plus et écoutez la suite ! dit-il sévèrement.

En ce temps-là, j'étais un tout jeune pigeon, fou de cabrioles et de vols planés. Un jour très fatigué par mes évolutions, je décidai de me reposer sur la rambarde de la terrasse de l'immeuble que vous apercevez d'ici.
– L'étage où habitait l'Auteur, le coupa un rossignol errant.
– Oui ! Exactement celui-là. Epuisé, je me posai donc sur la balustrade. Je restai immobile quelques minutes pour reprendre mon souffle. J'observais tranquillement notre parc lorsque j’eus soudain l’impression désagréable que je n’étais plus seul. Je sentais un regard lourd posé sur mon cou. Je tournai vivement la tête. Je faillis m'évanouir de peur. J'étais tétanisé. Un chat aux yeux bleu brillant m'observait. Il était à peine à un mètre de moi. Un léger tremblement agitait son corps et sa queue battait une mesure très lente. Brusquement le tremblement cessa et la queue s’immobilisa. Il commença à émettre une série de petits cris gutturaux et rauques. J'eus l'impression bizarre qu'il essayait de me parler. Subitement, des images apparurent devant mes yeux. Je comprenais ce qu’il me disait !
– Pigeon, commença-t-il, tu n'as rien à craindre de moi. Je suis très vieux et je serais bien incapable de t'attraper. Même si je le faisais, je ne te ferais aucun mal. Ainsi en est-il depuis mon enfance qui date de bien longtemps. Mon ami et mon père, l’être humain qui habite ici, m'a appris à vous respecter, vous les oiseaux. Alors tu vois, tu n'as rien à craindre.
J’étais absolument médusé. Je le fixai sans pouvoir émettre un son.
– Crois-moi ! ajouta-t-il doucement, tu n’as vraiment rien à craindre.
Il s’allongea sur le sol et s’étira de tout son long.
A peine rassuré, j'émis un petit roucoulement étonné.
A ma grande surprise, il me répondit aussitôt.
– Bien sûr que je saisis ce que tu dis. Que veux-tu savoir ?
– Comment parviens-tu à me comprendre ? Les pigeons et les chats ne parlent pas entre-eux !
– Oh, que si ! Ce n’est pas très compliqué. Il suffit d’essayer d’établir le contact. Pas essayer comme cela, simplement par curiosité, mais vraiment le vouloir, presque comme si ta vie en dépendait. Au début, cela semble un peu difficile, puis cela devient une habitude et tu le fais automatiquement.
– Automatiquement ?
– Oui, sans réfléchir ! Celui avec qui tu établis le contact, fait la même chose sans s’en rendre compte.
– C’est cela qui m’est arrivé ?
– Oui ! Exactement !
– Qui est cet homme dont tu parles ?
– Oh ! C'est un homme pas tout à fait comme les autres.
– Les hommes sont mauvais. Ils ne pensent qu’au mal, jamais au bien !
– Pas lui ! Tu verras quand tu le connaîtras, tu l’aimeras aussi !
Il se releva péniblement.
– Bien, je dois rentrer maintenant car à mon âge, ma sieste ne peut attendre. Reviens me voir. Je t’en dirai plus long.
Le Siamois se retourna et s’éloigna majestueusement sans tourner la tête, en abandonnant sur place une grosse touffe de poils gris blanc. Il allongeait ses longues pattes avec nonchalance, comme s’il harmonisait ses mouvements avec un lent rythme musical que lui seul pouvait entendre.
Je restai sur le balcon, médusé en essayant de surpasser mon immense étonnement. Un chat qui n’attaque pas, un chat qui parle, un chat qui comprend mes roucoulements et me répond ? Un homme différent des autres, un homme bon, un homme que j'allais rencontrer ! Que se passait-il donc ici ?
Je restai encore quelques minutes sur place, puis je décidai de retourner sur mon arbre. A l'endroit même, où je me trouve maintenant pour vous parler.
Craignant qu’il s’agisse d’une ruse, je laissai passer encore quelques jours avant de me remettre à survoler le balcon où j’avais rencontré le siamois. En planant, de loin, je le vis à plusieurs reprises. Il était couché de tout son long, apparemment complètement endormi. La peur qui me tenaillait encore, finit par céder la place à ma curiosité. Je m’approchai lentement. Le chat ouvrit un œil dès qu’il entendit mes battements d’ailes. Sans se relever, il tendit un peu le cou et me regarda.
– Tiens ! Te revoilà, dit-il sans étonnement apparent. Je savais que tu reviendrais. La curiosité est un sentiment que nous partageons avec les humains.
Il se donna un petit coup de lèche à la lisière du cou, mais il dut s’y reprendre à deux ou trois fois, tant le mouvement lui semblait pénible à faire.
– Ah, l’âge ! marmonna-t-il.
Je le fixai toujours en silence. Il me semblait qu’il n’allait pas bien. Un léger voile blanchâtre recouvrait ses yeux bleus qui avaient perdu leur éclat. Même son immobilité presque totale, me parut un peu étrange.
– Cela ne va pas ? lui demandai-je.
– Non, pas fort, me répondit-il. Depuis ton dernier passage, j’ai commencé à souffrir. Tu vois cette plaie sur mon flanc ? C'est la maladie dont souffrent les très vieux chats. Cela commence par une petite boule sous la peau. Puis elle grandit et se transforme en blessure ouverte. Cette étrange chose a tout doucement raison de ma résistance. C’est l’ennemi qui est en train de me tuer : il me dévore vivant !
– Que dit l’homme qui... que... enfin, tu vois qui je veux dire !
– Oh ! Lui ? Il est encore plus désespéré que moi. Il ne sait plus quoi faire. Cela m’inquiète de le voir souffrir ainsi. Je savais qu’il m’aimait, mais pas à ce point.
Le vieux siamois poussa un soupir.
– Cela fait presque dix-neuf ans que nous vivons ensemble. J’ai assisté à toutes ses joies et à toutes ses peines, à ses moments de bonheur comme à ses moments de désespoir. Quoi qu’il me soit arrivé, il était toujours là pour prendre soin de moi. Dieu sait, si j’en ai inventé des choses lorsque j’étais jeune. J’aimais courir des nuits entières, me battre, revenir ensanglanté, hurler en attaquant des matous cinq fois plus volumineux que moi, grimper aux arbres et revenir dans des états... mais, il m’attendait ! Il me prenait doucement dans ses bras et commençait à me soigner sans jamais me faire un reproche. Il me faisait parfois très mal, mais il s’en excusait aussitôt par un baiser sur le bout de mon nez. Et moi ! Je me laissais faire sans réagir. Cela a toujours été comme cela, depuis aussi longtemps que je me souvienne. Voilà pourquoi il est si désespéré car maintenant, il ne peut plus rien faire pour moi.
Le vieux chat se tut. Il semblait que toute une vie de souvenirs défilait devant ses yeux. Il restait immobile et regardait l’oiseau sans le voir.
– Moi aussi je l’aime, continua-t-il doucement. Je l’ai protégé à ma façon. Avec mes pouvoirs qui sont grands, ces pouvoirs que je ne puis prodiguer qu’à ceux qui m'aiment profondément. Tant que je vivrai, je continuerai d’agir ainsi, mais après ma mort, je ne sais pas ce qu’il adviendra.
– De quels pouvoirs parles-tu ? demanda l’oiseau étonné.
– Tu devrais être au courant, Tous les…
Il s’interrompit brusquement. Une jeune femme venait de pénétrer sur le balcon. Elle se pencha vers le Siamois et lui donna une caresse appuyée sur la tête, suivie d’un long baiser dans le creux de son cou.
– Ça va, mon chat ? demanda-t-elle avec douceur.
– Tu perds toujours autant de poils, ajouta-t-elle gentiment en passant un doigt sur ses lèvres pour en faire tomber la pellicule pilleuse qui s'y était collée.
Elle se releva et prit conscience de ma présence.
– Oh, le gros pigeon ! s'exclama-t-elle en souriant. Il n'a pas l'air d'avoir peur de toi mon chat.
Puis elle rentra dans l'appartement.
– Qui est-ce ? interrogea l’oiseau.
– C’est celle que mon père aime. Je l’aime aussi.
– Je comprends, dit l’oiseau. A la façon dont elle t’a embrassé. Tu fondais littéralement.
– Cela se voyait tellement que cela ? Tant mieux ! Elle est ma mère et souvent, lorsque je m’endors dans le creux de son bras, je rentre dans ses rêves. Je la conduis alors dans des endroits merveilleux où ne règnent que la douceur et l'harmonie. Quand elle se réveille et qu'elle me trouve près d’elle, elle est toujours reposée et de bonne humeur. Elle ne sait pas que c’est moi le responsable de son état.
– Oh, dit le pigeon, cela doit faire partie de tes pouvoirs spéciaux !
– Oui, bien sûr que cela en fait partie.
Il me parla longuement de sa vie, de ses voyages, de ceux qu'il appelait son père et sa mère. Je découvrais un monde que je ne connaissais pas. J'étais passionné et je pris l'habitude d'aller le voir, presque tous les jours. J'avais aussi fait la connaissance de l'homme dont il me parlait avec tellement d'amour. Il m'apportait un peu d'eau, des graines et quelques friandises dont j'ignorais le nom. Cependant je ne venais plus seul. D'autres oiseaux m'accompagnaient. Nous étions une bonne dizaine chaque jour. Le vieux chat était notre interprète. Nous parlions de tout. L'homme nous avait donné à chacun un nom. Il nous connaissait tous maintenant. Il avait même soigné certains. Il s'installait derrière une grosse machine qu'il avait installée sur une table et tapait avec ses doigts des caractères qui s’inscrivaient sur un écran tout blanc. Parfois, il nous posait une question puis continuait son manège. Nous ne comprenions pas ce qu'il faisait. Le vieux chat nous l'expliqua. Il écrivait les histoires que nous lui racontions. Le temps passa. Trois saisons. Le vieux siamois allait de plus en plus mal. Nous comprenions à peine ce qu'il nous disait tant la souffrance envahissait son cerveau. Un soir, nous venions d'arriver lorsque l'homme sortit sur le balcon, les yeux brillants de larmes. Il s'approcha de nous. Il me caressa doucement la tête. Il se mit à parler. A l'intonation de sa voix, nous comprîmes que le vieux chat venait de mourir. Il passa un doigt hésitant et affectueux dans les plumes de chacun de nous, puis rentra lentement dans l'appartement. Sa douleur nous toucha tellement violemment, que nous eûmes difficile de rejoindre nos arbres. Plusieurs jours passèrent et la porte-fenêtre resta fermée. Nous revenions de plus en plus tristes vers nos branches. Nous avions l'impression d'avoir vécu un rêve enchanteur pour retomber dans une réalité cruelle…

Un matin la porte s'ouvrit. Il était là ! Nous nous précipitâmes : qui sur ses épaules, qui sur ses bras. Un canari s'installa même dans ses cheveux, mais il ne réagissait pas. Il semblait anéanti. Il nous dit que la femme qu'il aimait était partie et que lui aussi allait bientôt quitter cet endroit. Qu'il ne soignerait plus son bougainvillier rose, qu'il ne connaîtrait plus la chaleur du soleil, qu'il ne verrait plus la mer.
– Ni même, vous mes amis ! murmura-t-il.
Je me souvins des paroles du vieux chat qui parlait de ses pouvoirs spéciaux. Je compris alors que le bonheur et l'amour qui régnaient dans cet endroit avaient disparu avec cet être d'exception. Pour nous, rien ne serait plus jamais comme avant. Cet homme détruit, était devenu notre ami. Que faire pour un ami qui souffre ? Je ne savais pas !
Lorsque nous partîmes ce jour-là, l'homme nous suivit longtemps des yeux puis referma la porte qui plus jamais ne s'ouvrit. Chaque jour nous l'attendions, mais plus jamais nous ne le revîmes.
Le vieux pigeon s'arrêta de parler. Le silence régnait autour de lui.
– Cette nuit, continua-t-il dans un murmure, j'ai rêvé du vieux chat. C'est pour cela que je vous ai ressemblé ce matin. Il m'a dit où il était : un endroit où tous les chats et tous les oiseaux s'aimaient, jouaient ensemble et se parlaient. Qu'il était bien ! Je lui posais la question qui me brûlait le bec : où était passé l'Auteur ? Sa joie tomba aussitôt.
– Il va mal, me dit-il. Très mal ! Il est très loin d'ici. Son âme est en train de mourir. Il m'appelle sans arrêt à son secours et je ne peux rien faire !
Il s'arrêta de parler. Ses yeux bleus se mirent à briller.
– C'est pour cela que je suis venu te voir, reprit-il brusquement. Toi, tu peux y aller. C'est très loin, vraiment très loin mais tu es un pigeon, et les pigeons… Tu dois pouvoir voler jusque-là. S'il te voit et te reconnaît … peut-être que …
– Moi, mais je suis vieux ! Jamais je ne pourrais !
– Il le faut !
Sur ces paroles, son image disparut lentement dans mon rêve. Alors, j'ai pris ma décision. Je vais partir. C'est cela que je voulais vous dire.
– Tu es fou, dit aussitôt un jeune canari. Aucun homme ne vaut la peine de risquer un aussi long voyage.
– Le canari a raison, surenchérit un moineau. Même si tu parvenais jusque-là, que feras-tu ?
– Non, tu dois y aller, le coupa un vieux rossignol qui avait connu l'homme. C'était notre ami. Tu dois partir !
Dans les minutes qui suivirent un bruit épouvantable de piaillements, de cris, de sifflements et de roucoulements agacés envahit tout le parc. Il dura une bonne partie de l'après-midi puis s'arrêta aussi brusquement qu'il était venu.

Le lendemain à l'aube, d'un lourd battement d'aile, le vieux pigeon s'éleva dans les airs et prit la direction opposée à celle du soleil levant. Il vola longtemps, très longtemps. Il ne s'arrêta pas une seule fois. Durant deux nuits, il ralentit à peine son allure en essayant de surmonter la douleur vive qui provenait des crampes de ses muscles fatigués. En fin du troisième jour, il survola un pays froid et pluvieux puis les lumières d'une ville qui brillaient faiblement dans la nuit tombante. Il décida de descendre et enfin, de se reposer un peu. Il repéra un parc assez grand puis de vieux arbres dénudés. Il s'installa sur les branches hautes de celui qui lui sembla le plus grand.
– Dieu qu'il fait froid, pensa-t-il en s'ébrouant. Maintenant, que dois-je faire ?
Mort de fatigue, il s'endormit presque aussitôt. En fin de nuit, le vieux siamois lui apparut en rêve.
– Tu es venu ! Bien, mon ami. Très bien ! Je savais que je pouvais compter sur toi, mais je crains qu'il soit trop tard. Tu n'es plus très loin. Alors voilà …

Le pigeon s'éveilla aux premières lueurs d'un froid ciel d’hiver. Sa fatigue s'était un peu dissipée. Il s'abreuva dans une flaque d'eau sale qui baignait le pied de l'arbre. Puis il se redressa et tourna la tête dans toutes les directions. Brusquement, il fixa un point invisible en face de lui.
– C'est par- là, pensa-t-il en prenant son envol.

Quelques minutes plus tard, il survolait une vieille maison perdue dans un quartier sombre. Il aperçut une pâle lumière qui émanait d'une petite fenêtre. Il se posa lourdement sur la corniche qui la bordait. Les premières gouttes d'une petite pluie froide s'écrasèrent sur les plumes de ses ailes repliées. Il s'approcha. La fenêtre était fermée. De la pointe de son bec, il toqua à plusieurs reprises sur la vitre. Rien ne se passait. Il recommença. Finalement il perçut un faible mouvement à l'intérieur de la pièce. Quelqu'un le dévisageait à travers la vitre sale. Il prit peur. Si ce n'était pas lui ! La fenêtre s'ouvrit très lentement. Un vieil homme l'observait attentivement. Son regard était à la fois d'une grande douceur et d'une tristesse immense. Le pigeon le reconnut presque aussitôt. Il bomba son jabot et émis un long roucoulement sourd. Les yeux qui l'observaient exprimèrent un énorme étonnement.
– Toi, dit l'homme. C'est toi ! Mon pigeon des jours heureux ! Viens, rentre. D'où viens-tu ? Pas de là-bas ! C'est un trop long voyage ! Viens, rentre !
Le vieux pigeon, s'avança lourdement. Sa fatigue était devenue brusquement énorme. L'homme lui caressa affectueusement les plumes du cou puis le prit doucement entre ses mains et le déposa sur le bras d'un fauteuil.
– Attends, dit-il.
Il se dirigea vers une armoire et prit une tranche de pain qu'il émietta dans une petite tasse, puis ajouta un peu d'eau. Il présenta le tout au pigeon qui se mit à prendre son repas en roucoulant.
L'homme s'était assis et le regardait manger.
Soudain, sa respiration s'accéléra. Une chaleur douce l'envahissait et remontait vers son cœur. Il lui sembla tout à coup se retrouver dans le passé. Il était assis sur la terrasse où il écrivait. Le vent agitait doucement les feuilles et les fleurs roses de son bougainvillier. Il revoyait les oiseaux autour de lui : le petit rossignol à la patte cassée, le canari fou, le moineau à l'aile déchirée, le pinson gouailleur et le gros pigeon roucoulant. Tous étaient là. Un miaulement rauque et impératif, presque un cri d'enfant, retentit dans son oreille. Son vieux siamois avait sauté sur ses genoux, il avait mis deux pattes sur ses épaules et posé affectueusement sa tête dans le creux de son cou. Il lui semblait que la pièce s’illuminait. Son regard fut attiré vers la mer tout proche, par les voiles rouges d'une goélette qui virait de bord. Le présent avait disparu ! Tous étaient là maintenant. Et elle ? Elle aussi ! Elle lui souriait tendrement ! Soudain, une lumière blanche, éclatante, chaude et pure envahit toute la scène, puis brusquement, tout devint sombre.

Quelques heures plus tard, un voisin appela le vieil homme à travers la porte de sa chambre. N'obtenant pas de réponse, il insista puis, très inquiet, il finit par forcer la porte.
La pièce était faiblement éclairée par une lampe de chevet allumée. Il y régnait une odeur douce et un peu enivrante, mélange de senteurs de mer, de plantes et de fleurs exotiques.
Le vieil homme reposait tranquillement dans un fauteuil. Il semblait dormir. Son visage détendu avait retrouvé les traits de sa jeunesse perdue. L'ébauche d'un sourire de bonheur retrouvé, tendait légèrement ses lèvres sans vie.
Un gros pigeon sale reposait sur ses genoux. En mourant, il avait étendu l'une de ses ailes sur la main ridée qui l'avait caressé avec tellement de douceur.

Etrangement, une touffe de poils de chat, gris blanc, maculait l'épaule droite de l'homme, là, juste dans le creux de son cou.


GEORGES YWEN

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