Les bienheureux, de Patryck Froissart, Prix spécial Fondcombe 2014: EXTRAITS

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Les bienheureux, de Patryck Froissart, Prix spécial Fondcombe 2014: EXTRAITS

Message par patryck.froissart le Sam 8 Nov - 18:45

LES BIENHEUREUX
Patryck Froissart

iPagination Editions, octobre 2013



Extraits
Un enquêteur qui en avait assez de passer sa journée à traquer à l’élastique les mouches dans son bureau s’occupa à rassembler tous les éléments, et reprit à son compte l’hypothèse qu’il pouvait exister une relation entre la subite apparition d’une des filles Pondeux dans l’attroupement qui se formait à chaque petit carnage et les bégaiements hallucinatoires du fêlé grabataire.
Il convoqua les deux jolies Placentapontaines, ne tira rien d’elles qui pût conforter sa conjecture, les tint pour chastes et candides, ce qui leva en lui cette trouble houle de concupiscence dont tout individu mâle normalement constitué est parcouru dès qu’il se trouve en présence de belles jeunes filles ingénues au corsage opulent et pour la circonstance largement débraillé, à la jupe courte remontant innocemment, à mesure que se déroulait l’interrogatoire, sur des cuisses musclées et harmonieusement brunies par les escapades quotidiennes dans les prés et les taillis, au rire sonore et à la mine naïve, et les congédia non sans regret après les avoir informées qu’il procéderait, par acquis de conscience, à une confrontation quand les docteurs jugeraient que le rescapé aurait recouvré toutes ses facultés.
Deux jours plus tard, le survivant défunqua sur son lit d’hôpital. Le pauvre homme, selon ce qu’on en put établir, s’était étranglé avec une des durites de son appareillage de transfusion. Ainsi va la vie…
(Extrait de Voie de garage)

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Ce jour-là, quand elle sortit en frissonnant dans les frimas matinaux pour jeter du grain à ses poules, elle s’éberlua : une auto était garée dans la cour pavée de la cure, dont le jardin jouxtait le sien, et les volets branlants du presbytère étaient écartés !
Oubliant ce pour quoi elle se trouvait là, Suzie se frotta vigoureusement les paupières, se dit qu’elle était mal réveillée, que la brume la trompait, puis regarda derechef : il y avait bien là un joli cabriolet, et les volets indubitablement bayaient.
Resserrant contre sa poitrine son manteau de tous les jours, Suzie se précipita chez les voisins les plus proches, à trois maisons vides de chez elle, buqua jusqu’à ce que le père Blanchard lui eût ouvert, et relata, taratata, et rerelata, retaratata, pour la mère Blanchard qui les avait rejoints.
— C’est pas Dieu possible ! disait l’une en s’ajustant.
— C’est des escouataires, affirmait l’autre en se grattant pensivement la panse.
— Notre Philippe nous a raconté comme ça qu’en ville il y a des espèces de sans-gêne, comme qui dirait des bohémiens sans foi ni loi, sans feu ni lieu, qui s’installent dans les bâtiments vides, et qu’on ne peut plus les en déloger : des escouataires, c’est ainsi qu’ils s’appellent, oui, oui, je t’assure, Suzie !
(Extrait de La cure)

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Quelques semaines après son entrée en première S dans un lycée où elle avait déjà noué quelques amitiés, Romane se trouva, en rentrant chez elle, devant un spectacle affligeant.
Les forces de l’ordre occupaient le camp dévasté, les caravanes avaient disparu, et son père l’attendait, abattu, sur le trottoir.
Le respect que portait Romane à la glorieuse patrie des droits de l’homme se brisa d’un coup en mille éclats.
Des mois plus tard, après une errance familiale de plus en plus aléatoire, conséquence d’une application implacable des directives xénophobes gouvernementales, Romane, déscolarisée, désabusée, quitta la caravane, rompit avec sa famille, revint s’établir précairement dans la périphérie du chef-lieu de la région où elle avait été collégienne, et vendit à la sauvette et sur les trottoirs proches de la cathédrale des vidéodisques de chants et danses traditionnels.
Un quidam distingué qui passait par là vers midi tous les jours s’arrêtait, lui achetait pêle-mêle deux ou trois DVD, engageait la conversation, s’attardait… Un jour, puis le lendemain, puis de façon récurrente, il l’invita galamment à déjeuner ; mais, bien qu’elle appréciât sa gentillesse, sa courtoisie et l’attention manifestement bienveillante qu’il lui portait, bien qu’elle se prêtât de plus en plus volontiers à d’amicaux échanges verbaux, elle opposa un refus poli, toujours souriant, mais toujours ferme à ses propositions accompagnées de regards de plus en plus visiblement amoureux…

(Extrait de La fille aux vidéodisques)

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Après cette semaine de gambade capricante pour le moins débridée, le croiras-tu ? Il a rampé !
Le spectacle en était stupéfiant, tu l’imagines : il s’est fait phoque, il s’est vautré, il s’est traîné, il s’est coulé dans le chardon, dans le varech et dans l’ortie, dans le gravier, dans la poussière et dans la boue, dans le haha, dans l’ornière et le caniveau, et ventre à terre il a fureté de-ci de-là.
Pendant sept journées d’affilée il s’est avachi, il s’est plaqué, il s’est atterré, il s’est avili toujours plus platement, et elle le suivait, le précédait, en badinant, lui excitait le train d’une baguette souple, et j’assistais, désormais plus amusé qu’affligé, à cette inepte fantaisie.
Après avoir serpenté sur les terrains les plus inconfortables, après s’être glissé au travers de haies épineuses, après s’être poussé par la force des coudes sur le macadam, yop la boum, après s’être englué dans le petit delta verdâtre qui mousse en un pli de la plage au débouché de l’égout de la corniche, après s’être avalé dans des fondrières nauséeuses, il s’est enfin prosterné, tout le ventre éraflé, tout le torse pelé, et la tête aussi noire que celle de nos grands-pères remontant de la fosse, devant sa walkyrie dont un superbe coucher de soleil incendiait diablement bellement l’adorable crinière.
Alors elle l’a généreusement laissé lui lisser le gigot, qui luisait et rougeoyait féeriquement sous les derniers rayons, de sa cuisse droite que j’ai pressentie de loin chaude, électrique et ferme, et que j’ai violemment désirée, et puis elle l’a envoyé promener, à mon grand contentement, dès qu’elle a décidé que la licence avait assez duré...

(Extrait de La faille)

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

Ils vécurent de plus en plus intimement avec leur employée, la tinrent informée des détails de la marche de leurs affaires, sollicitèrent et écoutèrent ses conseils, et leur dépendance vis-à-vis d’elle ne cessa d’augmenter.
Ils formèrent un véritable ménage à trois, au sein duquel ils partagèrent tout sauf la chose, bien que les patrons eussent primordialement ressenti, l’un comme l’autre, une appétence aiguë à l’endroit des affriolants cuisseaux que Pouille, qui se vêtait toujours fort court sous son tablier d’office, exposait couramment sans paraître y voir malice. Mais l’orgasme alimentaire avait fini par prendre tant de place dans leur conception du plaisir qu’il avait étouffé en eux quasiment toute pulsion libidineuse, y compris au sein de leur couple.
Pouille rallongea encore la liste des plats qui composaient chacun des repas, dont la richesse calorique en constante progression élargissait de mois en mois la corpulence de ses maîtres.
Ils enflèrent tant qu’ils explosèrent, l’un suivant l’autre, en pleine force de l’âge...

(Extrait de Recette)

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
C'est dans l'un de ces moments-là que Robert, magnétisé, tendit impulsivement les mains, les mit doucement sur son buste gracile, et en enveloppa possessivement les globes.

Qu'avait-il fait là, le misérable !

Elle poussa un hurlement, arracha violemment de ses seins les paumes qui osaient les épouser, et, de ses ongles longs lui laboura de haut en bas les joues.

'' Ne faites plus jamais ça!'' feula-t-elle, avant de se diriger vers la porte qu'elle claqua sèchement, comme un coup de fouet, derrière elle.

(Extrait de La sangsue)

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

De sa pupille a jailli le défi.
Dans la violence des néons, elle choit sur les genoux, son dos souple se tend, ses cheveux cascadent sur ses joues qu’ils épousent, et en ouvrière dûment échinée face au cadre en col blanc elle frotte rageusement le carreau magistral, et sa gestuelle domestique ordonne qu’il reconnaisse toute l’iniquité de leurs situations sociales respectives.
«C’est comme ça, l’esclavage, toujours!» siffle-t-elle avec hargne en wassinguant.
Elle est, dans l'orgueil et la rébellion qui abolissent la servilité de ses mouvements, sa maîtresse.
«Je suis pour toi, pour eux, de la caste des servantes!» ironise-t-elle amère, et les éclats aigus de son rire le blessent.
«Tu es, toi, de la classe des chefs!» fulmine-t-elle, belle.

(Extrait de La mante)
avatar
patryck.froissart

Messages : 3
Date d'inscription : 04/10/2014
Age : 70
Localisation : La Réunion

http://proesie.kazeo.com

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum